Le 24 mars 2004
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Volume XXIV
Numéro 16

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Swing à Montréal




Société d’invétérés

Count Basie, Benny Goodman et Duke Ellington sont encore bien vivants. Dans la métropole québécoise, les grands maîtres du swing renaissent une fois le soir tombé, quand les inconditionnels de la musique rétro virevoltent sur la piste de danse.

Annabelle Tas

Samedi soir, 22h30. Dans un studio caché au 3e étage du 486 rue Sainte-Catherine, une faune hétéroclite danse sur des airs de swing, tantôt rythmés et énergiques, tantôt langoureux et bluesy. Encerclée d’un grand miroir, de grandes fenêtres et de sofas, éclairée par une série de petites lumières blanches, la piste de danse craque sous le poids des couples qui se font et se défont. Mélange de générations, mais aussi joyeux mélange d’apprentis et d’habiles cavaliers, de formations qui tournoient allègrement et d’autres, plus maladroites, qui calculent le moindre pas. Trois ans après le boom du swing sur la scène montréalaise, l’attrait de la nouveauté s’est estompé, la plupart des bars ont délaissé la danse issue des banlieues de Harlem, et les médias n’en parlent plus ou presque. Que le swing ne soit plus à la mode, les mordus, les maniaques et les vétérans s’en fichent pas mal. La communauté est encore bien vivante et, pour elle, l’essentiel, c’est de danser! Retour sur la main, dans le studio de l’école de danse Cat’s Corner, isolé du brouhaha des fêtards. Pour les amateurs de swing, les samedis soirs, c’est là que ça se passe. De neuf à dix heures, les professeurs engagés par le propriétaire Fred Ngo dispensent une leçon gratuite. Le DJ enchaîne ensuite les tubes rétros d’avant et d’après-guerre avec les notes plus modernes des groupes actuels. Chaque semaine, près d’une centaine de personnes déboursent 7 $ pour s’adonner à leur activité de prédilection. Et le but est véritablement de danser, car il n’y a ni alcool ni défilés de mode. Pas de jupes mi-mollets, pas de petits souliers vernis, de porte-jarretelles, de pantalons à taille haute et à bretelles. En bref, pas d’artifices. "C’est de l’aérobie, tu te mets des chaussures de course et tu transpires un bon coup! affirme une nouvelle initiée, Andrea Boyd. Quand tu danses le Lindy Hop, tu tournes continuellement, alors ce n’est vraiment pas une bonne idée de boire en même temps."

Comme plusieurs autres, André Deslauriers, un vieux de la vieille, est tombé sous le charme de la musique endiablée en regardant les célèbres annonces de Gap. Depuis le coup de foudre, en 1998, il ne rate pas une occasion de perfectionner sa technique. Pour ce passionné, l’alcool n’est définitivement pas un bon moyen d’y parvenir. "Quand tu prends un verre, tu casses ton rythme et tu perds de la précision dans tes mouvements." L’ambiance est chaleureuse, accueillante, mais elle n’a rien à voir avec celle des bars du reste de la ville. Elle est bien différente aussi de l’atmosphère du Jello Bar, il y a trois, quatre ou cinq ans, lorsque le swing revivait son heure de gloire à Montréal.

La métropole québécoise recevait alors les premières notes d’une vague de musique fraîche et enjouée provenant de Toronto et de la Nouvelle-Angleterre. Le swing était à la mode, à la télévision, à la radio et dans les journaux. À l’intérieur de la boîte, rue Ontario, les gens arboraient un look rétro, habillés de répliques de l’époque, verre de martini à la main, cigare aux lèvres. Des big bands défonçaient leurs instruments pour le plus grand plaisir des jivers, enfants chéris de la reine du Jive montréalais, Miss Sophia Wolf. À ce moment-là, plusieurs bars faisaient résonner la musique aux refrains entraînants. Les lundis soirs du Jello étaient incontournables, mais les fameux rendez-vous Swing Ring du 4848 Saint-Laurent, rebaptisé la Salla Rossa, ne donnaient pas leur place non plus. Tour à tour, des établissements comme le Cabaret Juste pour rire, le West Side Lounge, le Lime Light, le Lion d’or, offraient leur plancher aux piétinements allègres et aux rebonds.

Swing un jour, swing toujours!

"Maintenant, c’est moins dans les médias, on en entend moins parler, alors le swing ne rejoint plus les personnes attirées par ce qui est populaire. Ceux qui vont danser le font parce qu’ils aiment vraiment la musique et parce qu’ils s’en foutent de ne pas faire comme les autres", soutient la professeure de l’école Cat’s Corner, Sylvia Bielec. Le fondateur de la Société Swing de Montréal et responsable de l’école Swing Express, Kurt Hemmings, ne croit pas lui non plus à une réelle baisse d’intérêt. "C’est des vagues, ça monte et ça descend."

Sans être sous le feu des projecteurs, le swing n’est donc pas disparu de la scène montréalaise. Il continue d’évoluer grâce aux différentes écoles qui l’enseignent et qui organisent régulièrement des soirées en louant des salles, là où les établissements se montrent accueillants. Trouver ces asiles bienveillants est d’ailleurs le principal obstacle à la survivance de cette danse. Reconnus pour préférer l’ivresse de leur mélodie à celle de l’alcool, les amateurs de swing ne constituent pas une clientèle alléchante. Plus d’une porte s’est fermée sous prétexte que de tels rassemblements n’étaient pas rentables.

Composée de plusieurs centaines de personnes, la communauté swing peut compter sur les universités montréalaises pour accroître le nombre de ses membres. Dans les deux institutions anglophones de l’île, des étudiants ont fondé une association vouée à leur passion de la danse. "La Swing Kids Society est l’association qui croît le plus rapidement sur le campus", note la professeure de McGill, Alexandra Kindrat. Fondée en 1999, l’organisation réunit à ce jour plus de 400 mordus, à qui elle offre plusieurs activités: cours gratuit et séances de pratique le mercredi, sortie mensuelle pour aller danser, gros party à chaque session dans la salle de bal, bouffe commune et rendez-vous cinématographique, histoire de regarder ensemble les grands films cultes dédiés au swing. Grâce à l’Université de Montréal, les établissements francophones peuvent eux aussi prétendre grossir les rangs des adeptes. Cette dernière propose depuis trois ans une série de leçons pour tous les niveaux.

Drôle et sexy

À cause de films tels que Swing kids et Malcom X, le swing évoque spontanément des images de danseurs exaltés, frénétiques, le sourire accroché au visage et les yeux espiègles. L’imagerie populaire conçoit la danse énergique comme une sorte de jeu, un peu enfantin, dans lequel tout le monde lâche son fou. Cette composante ludique est effectivement très présente, mais l’expression corporelle passe par un registre bien plus vaste. "La danse, c’est comme une relation de couple sur trois minutes. Il y a le début, où tu commences à te connaître un petit peu, où tu évalues comment ton partenaire bouge sur le plancher. Tu passes par différentes étapes, parfois joyeuses, parfois tristes et parfois très langoureuses", dépeint André Deslauriers. "Si la chanson est très rapide, la danse devient complètement athlétique. Mais, s’il s’agit d’un blues lent, alors les mouvements peuvent être extrêmement sensuels, ajoute Alexandra Kindrat. Tout dépend du rythme de la musique, de l’expérience et de la créativité du danseur."

Au mois de mai, la vitalité du swing recevra une dose d’adrénaline. La ville de Saint-Hyacinthe s’apprête à accueillir le championnat de l’est canadien, avec ses compétitions, ses ateliers et ses soirées de danse. Les participants du Canada, des États-Unis et d’Europe rivaliseront d’agilité pour ravir les premières places. Dans la mêlée, Montréal n’aura pas à rougir de sa présence, car parmi ses représentants, la troupe de danse, Swinging Air Force, sera inévitablement de la partie. En attendant la venue des compétitions, ses danseurs chevronnés continueront, les mardis soirs, de tournoyer sur le plancher du Ptit Medley. Et que ça swing!

Petit lexique des différentes façons de swinguer

Le Lindy Hop: L’aventure swing débute à Harlem en 1926. Lors d’une compétition au Savoy Ballroom, Shorty George Snowden donne son nom à la première forme de danse générée par la musique de Count Basie et de Benny Goodman. Le fameux hop réfère à la récente traversée de l’aviateur Charles Lindbergh au dessus de l’Atlantique. Avec le East Coast Swing, le Lindy Hop est le style le plus populaire à Montréal.

Le West Coast Swing: à la fin des années 1930, Dean Collins développe cette version plus douce, plus lente, qui se compte en huit temps.

Le Jitterbug ou le East Coast Swing: Gagnée par la frénésie du swing, la population souhaite apprendre les pas de danse. Pour les besoins de la cause, une autre formule de Lindy Hop, plus simple, plus saccadée, est enseignée. Sa codification en six temps est attribuable à Arthur Murray.



Le but est véritablement de danser, car il n'y alcool ni défilés de mode...
PHOTO : Nicolas Nabajoth
  

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